Movado Group a annoncé hier un accord pour céder 95 % d’Ebel à un groupe d’acquéreurs mené par Montres Journe SA, avec Chanel et Pierre Jacques. L’ancien dirigeant de De Bethune prendra la direction de la marque après la finalisation de l’opération. Une association qui donne un intérêt nouveau à l’avenir de la Sport Classic. Voir le nom de F.P. Journe associé à celui d’Ebel a de quoi surprendre. Les deux maisons occupent des places bien différentes dans l’horlogerie. Pour Ebel, l’accord réunit un horloger, une maison de luxe et un dirigeant expérimenté autour d’une marque au dessin immédiatement reconnaissable. Après plus de vingt ans chez Movado, cette équipe pourrait lui donner les moyens de reprendre l’initiative.
66,5 millions de dollars pour 95 % d’Ebel
Le montant annoncé atteint 66,5 millions de dollars, soit environ 59,4 millions d’euros au taux de référence de la Banque centrale européenne du 8 octobre, date de l’annonce. Movado conservera 5 % de l’activité. La répartition des parts entre Montres Journe, Chanel et Pierre Jacques n’a pas été rendue publique.
Il reste plusieurs étapes avant le changement de contrôle. Movado doit regrouper dans une nouvelle filiale suisse les marques, la propriété intellectuelle, les stocks et certains autres actifs dédiés à Ebel. Une partie du personnel affecté à cette activité rejoindra également cette structure. Les acquéreurs en recevront 95 % lors de la finalisation, attendue dans les prochains mois et soumise aux conditions habituelles. Le groupe américain assurera ensuite des services de transition pour accompagner les clients et les partenaires.
Pour mémoire, Movado avait annoncé le rachat d’Ebel à LVMH en décembre 2003 pour 61,5 millions de francs suisses, avant de conclure l’opération en mars 2004. Le rapprochement avec le montant actuel est tentant, mais parler d’un prix inchangé serait trompeur : les devises diffèrent, la nouvelle cession porte sur 95 % et plus de vingt ans séparent les deux transactions.
La Villa Turque (en photo de Une de cet article) fait partie des actifs concernés. Cette maison de La Chaux-de-Fonds, construite en 1916-1917 pour Anatole Schwob, est l’œuvre de Charles-Édouard Jeanneret, avant qu’il adopte le nom de Le Corbusier. Ebel l’a acquise en 1986, l’année de son 75e anniversaire. Sa restauration a suivi en 1987-1988, avec un aménagement intérieur confié à Andrée Putman. Le rachat comprend donc aussi un lieu étroitement lié à l’image des « Architectes du Temps ».
Journe, Chanel et Pierre Jacques : des liens déjà établis
Chanel et Montres Journe se connaissent bien : la maison a annoncé en 2018 une participation de 20 % dans la société genevoise. Elle possède aussi une expérience des investissements horlogers, de Bell & Ross, où elle est entrée en 1998, à Romain Gauthier en 2011. Sa participation dans Kenissi a été annoncée en 2019, après une alliance industrielle nouée en 2018. Ces précédents donnent du contexte à l’opération, sans préjuger de la gouvernance qui sera retenue pour Ebel.
Pierre Jacques apporte, lui, une connaissance du secteur acquise dans plusieurs métiers. Cofondateur de GMT avec Brice Lechevalier en 2000, il a dirigé le Grand Prix d’Horlogerie de Genève et la boutique genevoise des Ambassadeurs avant de devenir directeur général de De Bethune en 2011. C’est cette année-là que la manufacture a remporté l’Aiguille d’Or. Il a quitté ses fonctions exécutives à l’été 2025, tout en conservant le titre de président d’honneur. Chez Ebel, sa prise de fonction interviendra après la transaction.
Les déclarations des partenaires donnent peu d’indications sur les futures montres. François-Paul Journe insiste sur « le produit, le produit, le produit », traduction de la formule employée dans le communiqué. Frédéric Grangié, à la tête de l’Horlogerie et de la Joaillerie de Chanel, souligne le potentiel à long terme de la marque. Pour Movado, la vente doit permettre de concentrer les moyens sur son portefeuille de montres et de bijoux de luxe accessible et de mode. Aucun calendrier de lancement n’accompagne l’annonce.
Du bracelet vague aux chronographes El Primero
Fondée le 15 juillet 1911 à La Chaux-de-Fonds par Eugène Blum et Alice Lévy, Ebel tire son nom de la formule « Eugène Blum Et Lévy ». Son développement s’accélère dans les années 1970 sous l’impulsion de leur petit-fils Pierre-Alain Blum. Entre 1970 et 1988, les effectifs passent de 40 à 700 personnes, selon la rétrospective publiée par la Fédération de l’industrie horlogère suisse.
La Sport Classic apparaît en 1977. Son bracelet à maillons ondulés et son boîtier intégré restent la signature la plus connue de la maison. Mais l’histoire ne se limite pas à cela : Ebel lance un chronographe à quantième perpétuel en 1983, puis la collection 1911 en 1986. La marque associe aussi son nom à de grands joueurs de tennis, parmi lesquels Boris Becker, Stefan Edberg et Andre Agassi.
Ebel possède également un passé industriel. Dès 1972, elle fabrique des montres pour Cartier, une activité plus large que ne le suggère le terme de « motoriste ». Ses propres chronographes utilisent notamment l’El Primero de Zenith.
La suite est moins heureuse. Les diversifications de Pierre-Alain Blum hors de l’horlogerie contribuent à la vente à Investcorp en 1994 ; il quitte l’entreprise en 1996. Ebel rejoint LVMH en 1999, avec Chaumet, puis passe chez Movado en 2004. Cette succession de propriétaires explique une partie du chemin parcouru avant l’accord annoncé cette semaine.
L’avis de We Love Watches
L’intérêt de cette reprise tient à la rencontre entre des compétences et un produit identifiable. Le bracelet vague, les proportions du boîtier, la manière dont les deux se raccordent : Ebel possède déjà les éléments sur lesquels une relance pourrait s’appuyer. La Sport Classic fêtera d’ailleurs ses cinquante ans en 2027.
Nous aimerions voir ce dessin retravaillé avec soin, dans les dimensions, les finitions et le confort du bracelet. Ce souhait reste le nôtre : les acquéreurs n’ont annoncé ni nouvelles références, ni mouvements, ni tarifs. La présence de François-Paul Journe ne suffit pas à conclure qu’Ebel va entrer dans la haute horlogerie ou recevoir des calibres F.P. Journe.






